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Le premier triumvirat

par

Catherine Pitre
(Université d'Ottawa)

La politique romaine de la fin de l'époque républicaine en était une d'associations et de complots incessants. Les uns s'unissaient dans le but d'unir leurs forces et ainsi se faire élire aux magistratures, tandis que les autres le faisaient dans le but de s'enrichir, ou afin de se débarrasser de leurs opposants politiques. Le premier triumvirat s'inscrit dans une période complexe où les loyautés étaient parfois cachées et difficiles à établir. Le présent travail tentera d'éclairer la situation en se penchant sur quelques éléments fondamentaux de cette association particulière: la nature et la formation de ce premier triumvirat, l'importance des événements survenus lors du premier consulat de Jules César et finalement, la qualité des relations entre les trois hommes concernés et l'identification de celui qui en a le plus profité.

Commençons tout d'abord par identifier la nature du premier triumvirat. Il convient alors, en premier lieu, de mentionner le caractère non-officiel de cette association. Contrairement au deuxième triumvirat, unissant Octavius, Lepidus et Marc Antoine, le premier n'était pas une entente officielle: seul César occupait une magistrature pour l'année 59. Pompée, Crassus et César s'étaient unis dans le seul but de parvenir à leurs objectifs personnels, à court terme. D'ailleurs, il semble que très peu de gens aient été au courant de cette entente privée au début de l'année. Même Cicéron, lors d'une lettre à son ami Atticus en décembre de l'année 60, ne semble pas se douter qu'une telle alliance s'est formée. Il ne fait que mentionner les tentatives de César à réconcilier Pompée et Crassus, sans plus. 1 Il ne s'agissait alors que d'une entente privée et secrète, au début du moins, de trois hommes politiques unissant leurs forces afin de surmonter l'impasse politique à laquelle ils faisaient tous face, pour des raisons différentes. Comme le mentionne Ooteghem dans son livre, César savait bien que sans l'appui de ces deux hommes puissants, il ne pouvait espérer conquérir le consulat. 2

Nous en arrivons donc à la formation du premier triumvirat. Les opinions divergent à l'égard de la date à laquelle le triumvirat s'est formé. Certains, comme Suétone dans Divus Julius, affirment que César avait cherché l'appui de Pompée et de Crassus après avoir été élu au consulat 3, tandis que d'autres, et avec raison selon moi, croient que leur union datait d'avant les élections pour l'année 59. En effet, cela aurait été presque une nécessité pour César, puisqu'il avait besoin de l'appui financier et politique des deux hommes pour gagner les élections. Il faut mentionner que César était depuis longtemps un partisan de Pompée et Crassus avait déjà été son créancier. Les deux hommes ne lui étaient donc pas inconnus. César se serait alors employé à rapprocher Crassus et Pompée, qui étaient «jusqu'alors divisés par de mutuelles inimitiés, ayant chacun des partisans dévoués et se combattant sans cesse dès que l'un avait découvert les projets de l'autre.» 4 Chaque homme avait ses propres intérêts en tête, mais ils ne pouvaient y parvenir qu'en s'associant, leurs tentatives individuelles ayant déjà échoué devant le Sénat à plusieurs reprises lors des années précédentes. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, leur association n'était pas nécessairement le résultat d'un souci d'entraide ou de bonne volonté. En fait, il s'agissait plutôt d'une obligation, étant à court d'autres ressources pour le moment. À cette époque, le triumvirat semblait être la meilleure solution à leurs problèmes respectifs. En échange de l'appui financier et politique de Crassus et de Pompée, César s'engageait donc, une fois élu consul, à faire passer une loi agraire dans l'intérêt des vétérans de Pompée, de faire accepter la ratification de ses actes en Asie et d'abaisser la somme d'argent que les sociétés de publicains devaient à l'état, ce qui avantageait plutôt Crassus. 5 Finalement, César fut élu consul aux côtés de M. Calpurnius Bibulus, ce dernier n'étant pas du tout favorable à César.

Passons maintenant aux événements survenus lors du premier consulat de Jules César, au cours de l'année 59. La première entreprise de ce dernier fut l'élaboration d'un projet de loi agraire visant surtout la distribution de terres aux vétérans de Pompée. Ce dernier avait essayé à plusieurs reprises de soumettre, par l'intermédiaire de tribuns surtout, des projets semblables, mais le manque de ressources financières de l'état en avait toujours empêché la réalisation 6. Du moins, c'est ce que plusieurs prétendaient. Il est possible que ces projets se soient surtout heurtés à l'opposition de certains sénateurs tels que Caton, Lucullus et plusieurs autres. La loi proposée par César n'était pas très différente des précédentes. Matthias Gelzer affirme cependant qu'il en retira quelques points qui avaient été peu populaires dans les versions des années passées. 7 La loi prévoyait donc le lotissement de toutes les terres de l'ager publicus, sauf les terres de l'ager Campanus, que l'état gardait à cause de leur fertilité. En effet, ces terres étaient la source de grands revenus pour l'état. De plus, elle prévoyait aussi l'acquisition des terres de particuliers, achetées au prix leur ayant été fixé au dernier recensement, avec l'argent ramené par Pompée lors de ses conquêtes en Asie. Les lots devaient être distribués aux vétérans de Pompée aussi bien qu'aux plébéiens de la ville de Rome. 8 Ce dernier aspect était sûr de plaire aux citoyens, augmentant ainsi la popularité de César, et les optimates en étaient certainement conscients. Ils redoutaient l'ambition de ce personnage comme le prouve ce passage de Suétone à propos des élections de 59: «[Les optimates] redoutant que César une fois revêtu de la magistrature suprême ne se crut tout permis, s'il marchait la main dans la main avec un collègue [Lucceius] acquis à toutes ses vues, conseillèrent à Bibulus de faire lui aussi des promesses d'argent (...)» 9. C'est sans doute pourquoi le projet de loi agraire, pourtant si modeste, ne fut pas bien reçu au Sénat. César leur avait présenté la loi en acceptant toutes les modifications souhaitées par les sénateurs: il était même prêt à retirer son projet si cela était leur désir 10. Malgré cette démonstration de bonne volonté de la part de César, les sénateurs hésitaient, n'osant pas se prononcer pour refuser complètement la loi. Seul Caton prit la parole pour marquer son aberrance face au projet et continua son discours afin que la session soit levée avant d'en venir à une décision 11. Cet événement marqua d'ailleurs le début d'une longue opposition entre Caton et le parti de César. Il condamna presque toutes les mesures prises par ce dernier, soucieux de protéger les vertus de la république et de freiner les ambitions personnelles de César, qu'il considérait probablement comme dangereuses. N'ayant pas réussi à obtenir une décision de la part du Sénat, César déclara alors qu'il en reviendrait au peuple de décider. Il présenta le projet devant le peuple et c'est alors qu'il invita ses deux alliés sur les rostres, pour annoncer leur appui devant toute l'assemblée. 12 Si déjà quelques-uns se doutaient d'une association possible entre ces personnages, leurs doutes furent confirmés à ce moment. Les trois hommes étaient désormais unis aux yeux de la foule et la popularité politique de chacun dépendait de celle des deux autres.

Bien que, comme espéré, le projet de loi agraire fût immédiatement acclamé par la foule, un dernier obstacle empêchait l'adoption de la loi. Bibulus, le collègue de César au consulat, s'y opposait violemment et comme l'affirme Ooteghem à la lumière d'un texte de Dion Cassius, «il [Bibulus] déclara que la loi ne serait jamais votée, car jusqu'à la fin de l'année il prendrait les auspices, afin d'interdire la réunion de l'assemblée par la pratique abusive de l' obnuntiatio.» 13 Sans s'occuper de ces menaces, César tint quand même les élections au temple de Castor et la loi fut votée malgré certaines démonstrations de violence à l'égard de Bibulus et de ses partisans, dont Caton aurait fait partie. 14 Après cet épisode, Bibulus s'enferma chez lui et s'employa à exécuter sa menace concernant l'obnuntiatio. Ceci est d'ailleurs une conséquence importante, puisque par la suite, toutes les mesures prises par César pourront être remises en question. En effet, l'observation de mauvais augures interdisait la réunion de l'assemblée et rendait illégales toutes les lois votées au cours de cette journée. César avait alors la liberté de gouverner l'état à sa guise: il en était le principal dirigeant actif. Il ne faut cependant pas oublier que Bibulus conservait encore une grande popularité malgré sa position plutôt passive. Il ne se laissait pas abattre pour autant, mais il craignait la violence des partisans de César.

Une deuxième conséquence résultant de l'opposition des optimates à la loi agraire fut l'ajout d'une clause spéciale obligeant les sénateurs à jurer obéissance à la loi. Cela eut pour effet de choquer ces derniers, mais apeurés par la violence des événements de la veille, ils finirent par s'y conformer à contrecoeur.

Le deuxième grand projet de César pendant son consulat fut la ratification des acta de Pompée en Asie. Selon Suétone, Lucullus aurait tenté de parler contre le projet, mais quelques menaces de César auraient suffi à faire taire son opposition. 15 Jusqu'à présent, Pompée recevait tout ce dont il avait été question lors de la formation du triumvirat. Crassus, quant à lui, n'avait encore rien obtenu. Certains affirment cependant que, dans un effort de plaire à Crassus, César lui aurait fait l'honneur de lui donner en premier le droit de parole lors du premier débat sénatorial en janvier. 16 De plus, il aurait nommé Crassus pour faire partie de la commission agraire chargée de la distribution des lots de terre, ce qui lui aurait probablement rapporté plusieurs ressources additionnelles. 17 Personnellement, je ne crois pas que cette dernière faveur ait été dans le but de plaire seulement à Crassus. Comme le propose Ooteghem, Pompée avait aussi un rôle dans la commission: «César s'en était exclu lui-même afin que sa proposition ne pût paraître dictée par un intérêt personnel quelconque, mais Pompée devait en faire partie (...)» 18 Je crois plutôt que César voulait assurer la bonne gestion de la commission tout en s'attirant les bonnes grâces de ses deux alliés. En mars, Crassus reçut enfin ce qu'il voulait. En effet, César obtint alors une réduction des sommes que les sociétés de publicains devaient à l'état. Selon Ooteghem, cela avantageait Pompée, car les chevaliers concernés lui étaient fidèles 19, mais je crois plutôt que c'est Crassus qui en a tiré le plus grand profit. Homme de finances, il avait plusieurs clients parmi ces publicains et il est logique qu'il aurait retiré beaucoup de la baisse de leurs dettes envers l'état. Pompée jouissait simplement d'une popularité auprès d'eux.

À la même époque environ se déroulait le procès de C. Antonius Hybrida, un ancien collègue de Cicéron au consulat de 63. 20 Antonius avait été proconsul de Macédoine l'année suivante et avait été si mauvais à la gérer que, selon Cicéron, Pompée à son retour en Italie en 62 avait été prêt à le remplacer: «(...) les annonceurs de Pompée me déclarent qu'il soutiendra ouvertement la nécessité du remplacement d'Antoine (...)» 21 Tout cela mena éventuellement à la mise en accusation d'Antonius et Cicéron lui-même entreprit sa défense. Pendant l'un de ses discours, «Cicéron attaqua vivement César, auquel il imputait cette accusation, et alla jusqu'à l'insulter» 22. Ceci eut pour effet de provoquer César et, à peine quelques heures plus tard, avec l'accord de Pompée, il permettait «l'adoption du patricien P. Clodius, l'ennemi personnel de Cicéron, par un jeune plébéien, P. Fonteius.» 23 Comme le note Carcopino, «(...) P. Clodius, passé à la plèbe en un tournemain, pourrait, aux prochains comices tributes, conquérir le tribunat ; et l'année suivante s'acharner à la perte de ses ennemis avec toutes les armes qu'il tiendrait de sa magistrature plébéienne.» 24 Cette adoption rapide eut pour effet d'alarmer gravement Cicéron. On note donc, depuis le début du consulat de César, un changement dans l'attitude de Cicéron envers ce dernier. Effectivement, on peut noter dans l'une de ses lettres à Atticus à la fin de décembre 60, un certain désir à accepter l'invitation de César à s'associer avec lui: «(...) Il y a à ceci les avantages suivants: union étroite avec Pompée ; si je le veux, avec César aussi ; réconciliation avec mes ennemis ; paix avec la masse populaire ; tranquillité de mes vieux jours.» 25 Pourtant, l'affaire avec Clodius vient bouleverser une situation qui se dégradait déjà et c'est sur un ton agressif que Cicéron en discute dans cette lettre à Atticus datant du 17 ou 18 avril 59: «(...) il saura notre ami le vainqueur de Jérusalem, qui s'entend si bien à faire passer dans la plèbe, de quelle ingratitude il a payé mes discours les plus achevés: et tu peux t'attendre à m'en voir faire une fameuse rétractation.» 26

Par la suite, César accomplit plusieurs autres projets, de moins grande envergure, certes, mais tout de même d'une importance significative. Au mois de mai, il marie sa fille Julia à Pompée. Ce fut un mariage imprévu, car Julia était déjà fiancée à Servilius Caepio et Ward explique la précipitation de la cérémonie par le fait que César tentait ainsi de consolider sa relation avec Pompée. 27 La raison première de ce rapprochement était sûrement l'impopularité grandissante de César et de ses alliés. 28 Inquiet de la loyauté de Pompée, César voulut s'assurer de sa fidélité. Une fois marié, Pompée ne pouvait plus échapper aux devoirs familiaux et César pouvait, en théorie, compter sur lui pour l'aider à obtenir un commandement à la fin de son consulat, ce qui lui était essentiel.

Un autre événement digne de mention eut lieu au mois de juillet. Depuis quelque temps déjà, Ptolémée XIII Aulète désirait «la reconnaissance par Rome de ses droits au trône d'Alexandrie.» 29 César en profita pour tourner la situation à son avantage et il força le Sénat à accepter la requête du souverain de même qu'à lui décerner les titres d'ami et d'allié du peuple, en échange d'une énorme somme d'argent de la part de Ptolémée à l'intention de César et de Pompée. 30 Ce nouvel allié pouvait devenir très utile et je suis en accord avec l'opinion de Ooteghem que «César se préparait ainsi à intervenir un jour dans les affaires d'Égypte.» 31

Finalement, mentionnons l'affaire Vettius, survenue en août 59. Notre principale source sur cet événement mystérieux consiste en une lettre de Cicéron à son ami Atticus. Selon Cicéron, «Vettius avait promis à César qu'il s'arrangerait pour compromettre Curion le fils dans quelque vilaine affaire. Il s'insinua donc dans la familiarité du jeune homme (...) et finit par (...) lui confier qu'il était décidé à attaquer Pompée avec l'aide de ses esclaves et à le tuer.» 32 Curion s'empressa de confier le fait à son père, qui le dit ensuite à Pompée. Évidemment, Vettius fut mené devant le Sénat et nia d'abord tout entretien avec Curion. Puis, il dénonça enfin les noms de prétendus conspirateurs. Parmi ceux-ci se trouvaient entre autres: Curion fils, M. Junius Brutus, Q. Servilius Caepio et Lentulus. Le poignard aurait été fourni par le secrétaire de Bibulus. 33 Cette histoire fut immédiatement refusée. L'idée que Bibulus dut fournir un poignard pour le complot était absurde: Vettius aurait très bien pu s'en procurer un lui-même. De plus, selon Cicéron, Bibulus aurait averti Pompée de «se tenir sur ses gardes ; et Pompée l'en avait remercié.» 34 Vettius fut alors conduit en prison. Le lendemain, César alla le chercher et l'amena sur la tribune pour annoncer à tous ce qui s'était passé. Étrangement, l'histoire était maintenant différente de la veille, avec des noms ajoutés ou enlevés à la liste des accusés. 35 Il est facile de voir que cette deuxième confession ne venait pas entièrement de Vettius. Comme l'écrit Cicéron, «on voyait bien qu'une nuit s'était écoulée dans l'intervalle, et que certaine intervention nocturne s'était produite.» 36 Vettius fut finalement chargé de vis, mais il n'y eut jamais de procès, puisqu'il mourut mystérieusement dans sa prison. Cette affaire fut interprétée de plusieurs façons différentes par les auteurs. Cependant, la plupart sont en accord pour dire que Vettius était un agent pour César. 37 L'objectif d'un tel complot est toutefois moins clair. Certains disent que César voulait effrayer Pompée par rapport aux optimates et ainsi renforcer les liens entre eux. D'autres affirment aussi que César voulait, de cette manière, briser la popularité du jeune Curion qui, selon plusieurs, jouissait d'une plus grande renommée que lui. Une autre ligne de pensée expliquant l'origine du complot suppose que Clodius en aurait été l'instigateur. Cette hypothèse évoque elle aussi le but de décourager un rapprochement entre Pompée et les optimates. 38 Finalement, il y a aussi la possibilité qu'il s'agissait d'un véritable complot. En effet, Pompée avait plusieurs ennemis et certains d'entre eux faisaient partie de la liste évoquée par Vettius. Peu importe les raisons et les objectifs du complot, la principale conséquence fut une légère hausse de la popularité de Pompée.

Nous en sommes maintenant rendus à examiner la qualité des relations entre les triumvirs. Peu d'auteurs ont d'ailleurs commenté cet aspect important. Il faut avant tout commencer par dire que les trois hommes, tout au cours de l'année 59, ont perdu peu à peu leur grande popularité auprès du peuple. Si l'on en croit Cicéron, ils étaient détestés par les chevaliers qui applaudissaient Curion et ils étaient les ennemis publics de tous. 39 Cette situation d'impopularité se dramatise particulièrement pour Pompée et César. Selon Ward, Crassus aurait peu à peu été désavantagé comparativement à Pompée dans ses relations avec César. Il écrit que Crassus n'avait qu'une influence minimale sur les deux autres et que tout ce qu'il pouvait apporter à César, Pompée pouvait le faire aussi. Ainsi, sa popularité auprès des chevaliers était remplacée par celle de Pompée et même leurs ressources financières étaient à peu près les mêmes, puisque Pompée s'était enrichi des ses conquêtes en Asie. 40 Malgré tout cela, j'ai de la difficulté à croire que Crassus fut autant aliéné par les deux autres. Certes, Pompée avait de grandes ressources profitables à César, mais si Crassus était si inutile, pourquoi, dès le début, lui avoir demandé son support? De plus, presque toutes mes autres sources mentionnent surtout l'impopularité de Pompée et de César. Ainsi, la popularité de Crassus aurait sûrement été un atout pour César plus tard au cours de l'année, au moment où la sienne était si faible. Cicéron aussi mentionne une certaine dégradation des relations entre les trois hommes, mais rien d'aussi radical que le croit Ward: «(...) ces gens-là se disputent entre eux ; et Curion m'a fait apercevoir certains commencements de brouille.» 41 Une conséquence importante de ce manque de popularité et de ces dégradations au niveau de leurs relations est le fait que la loyauté entre les triumvirs commence à être questionnée. En effet, Cicéron note que Pompée, «qui ne savait ce que c'est d'être impopulaire, (...) le corps malade, l'âme brisée, ne savait où tourner: (...) les bons citoyens lui sont hostiles, les mauvais eux-mêmes ne l'aiment pas.» 42 Ward interprète ces remarques comme des signes que Pompée était prêt à coopérer avec les optimates, mais que ceux-ci refusèrent de l'aider. 43 Ceci pourrait expliquer en partie la décision soudaine de César à marier sa fille Julia avec Pompée. De cette manière, César s'appropriait de façon beaucoup plus certaine la loyauté de Pompée. Selon Ward cependant, il ne s'agissait que d'un moyen pour aliéner encore plus Crassus. 44 Pour ma part, je suis plus en accord avec la première opinion. D'autre part, la baisse de popularité des triumvirs et spécialement celle de César, poussa ce dernier à exiger du Sénat la magistrature extraordinaire du gouvernement de la Gaule cisalpine et de l'Illyricum en prévision de son proconsulat. 45 L'attribution d'un tel commandement lui était essentielle, car il savait bien qu'il devait absolument garder son imperium afin de ne pas être mis en accusation pour les mesures qu'il avait prises pendant son consulat. 46

Finalement, passons à la dernière question: déterminer lequel des triumvirs a le plus profité de cette union. À première vue, il est facile de dire qu'il s'agit de César. Il a obtenu le consulat, fait passer ses lois et obtenu un commandement majeur pour cinq ans en tant que proconsul. Cependant, en examinant les faits un peu plus en profondeur, j'en tire la conclusion que César est, en vérité, sorti perdant de son premier consulat.

Tout au long de l'année, on l'a vu, la popularité des trois hommes avait diminué. Le peuple voyait maintenant le triumvirat comme une tyrannie, opprimant la liberté de tous. Ce manque de popularité entraîne des craintes pour César, puisque la loyauté de Pompée envers lui devient douteuse à un certain moment. Seul, César ne pouvait rien accomplir. De plus, tout le «programme» de César, appuyé par Pompée et Crassus, dépendait du vote d'une minorité d'électeurs, principalement des citoyens de Rome. L'impopularité auprès des citoyens était donc alarmante et risquée.

Un autre aspect important à mentionner est la validité douteuse des lois soumises par César. En effet, nous avons vu que son collègue, Bibulus, passa la majeure partie de l'année enfermé chez lui, occupé à observer les cieux dans le but d'y apercevoir des mauvais augures. Cette pratique de l'obnuntiatio avait pour effet d'annuler la validité de toutes les lois votées par le peuple. 47 Cette situation devenait très dangereuse pour César, puisque cela permettrait aux optimates de le mettre en accusation à la fin de son mandat, lorsqu'il perdrait son imperium. Nous voyons alors combien l'obtention d'un commandement extraordinaire était absolument nécessaire pour lui, afin de garder son imperium. Par ailleurs, d'autres sources nous révèlent que les mesures prises par Bibulus n'auraient pas été valides après tout. L'association des enseignants classiques de Londres évoque la possibilité que la pratique de l'obnuntiatio, pour être légale, devait être faite en personne, sur place. 48 Que la procédure ait finalement été considérée valide ou non, cela importe peu. Il en reste tout de même que César, en s'opposant ainsi à la volonté de son collègue, prenait d'énormes risques. Non seulement il risquait la mise en accusation et alors, la destruction de sa carrière politique, mais il y perdait aussi beaucoup de popularité: il faut se rappeler que Bibulus jouissait quand même d'un grand soutien auprès de tous.

Finalement, on peut dire que les méthodes mêmes de César le plaçaient dans une situation précaire. Malgré le fait que ses lois étaient de nature assez modérée, la violence à laquelle il n'hésitait pas pour en obtenir le vote était désapprouvée non seulement par le Sénat, mais aussi par le peuple. Les gens étaient troublés et Cicéron résume bien la situation en écrivant que «tout est perdu, et la condition où se trouve la république est plus misérable encore que celle où tu [Atticus] l'as laissée: (...) aujourd'hui cette tyrannie est devenue soudain si odieuse à tous, qu'on frémit en se demandant quels éclats elle nous prépare.» 49 Ce mécontentement général n'annonçait rien de bon pour César. En effet, il ne revint jamais à Rome, après son consulat, en tant que simple citoyen.

Les deux autres triumvirs, selon moi, sont sortis plus ou moins égaux de cette année du premier consulat de César. La popularité de Pompée en particulier en a souffert, mais les deux ont obtenu la satisfaction des projets qu'ils avaient établis au début de leur alliance. De plus, les risques qu'ils prenaient étaient bien inférieurs à ceux qu'assumait César.

En conclusion, on peut dire que le premier triumvirat fut une association de trois hommes politiques aux caractères déterminés et ambitieux. Bien que César accomplit plusieurs actes provocateurs envers le Sénat, il n'y a pourtant pas lieu d'affirmer qu'il visait déjà à conquérir le pouvoir et à renverser complètement les optimates. Les actions de César furent accomplies plutôt dans le but de se bâtir une renommée, de se hisser au rang des hommes tels que Pompée et Cicéron. Il voulait la popularité, les ressources et le triomphe. Dans ce sens, le triumvirat ne lui servit que très peu. Au lieu de gagner la confiance du peuple et des autres politiciens, sa popularité souffrit grandement de ce premier consulat. Pompée subit aussi l'impopularité de César, mais il obtint finalement ce qu'il avait désiré depuis longtemps: la ratification de ses acta en Asie et des terres pour ses vétérans. Quant à Crassus, cette année lui permit d'obtenir, comme il le voulait, la réduction de la dette que les publicains devaient à l'état et ce, sans trop souffrir de l'impopularité de ses deux collègues.


NOTES

1 Ooteghem, Pompée le Grand, Bâtisseur d'empire, Bruxelles, Académie Royale de Belgique, 1954, p. 302.    <Back>

2 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 303.    <Back>

3 Suétone, Divus Julius, (19), dans Roman Politics, Londres, London Association of Classical Teachers, 1970, p. 52.    <Back>

4 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 302.    <Back>

5 Roman Politics, p. 50    <Back>

6 Matthias Gelzer, Caesar. Politician and Statesman, Oxford, Basil Blackwell, 1968, p.73    <Back>

7 Gelzer, Caesar, p.72.    <Back>

8 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 306.    <Back>

9 Suétone, César, 19, I-2, dans Ooteghem, Pompée le Grand, p. 304.    <Back>

10 Gelzer, Caesar, p. 72.    <Back>

11 Ibid.    <Back>

12 Gelzer, Caesar, p.73.    <Back>

13 Dion Cassius, XXXVIII, 5. dans Ooteghem, Pompée le Grand, p.308.    <Back>

14 Ooteghem, Pompée le Grand, p.309.    <Back>

15 Suétone, Caesar, 20, 4, dans Gelzer, Caesar, p. 75.    <Back>

16 Suétone, Iul. 21, dans Allan Mason Ward, Marcus Crassus and the Late Roman Republic, Columbia et Londres, University of Missouri Press, 1977, pp. 218-219.    <Back>

17 Dion Cassius, XXXVIII, 1.3, dans Ward, Marcus Crassus, p.219.    <Back>

18 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 306.    <Back>

19 Ooteghem, Pompée le Grand, p.312.    <Back>

20 Dion Cassius, XXXVIII, 10-11.    <Back>

21 Cicéron, Ad Atticum, I, 12.1, dans L.A. Constans, Cicéron. Correspondance, Tome I, Paris, Société d'édition Les Belles Lettres, 1950, p. 126.    <Back>

22 Dion Cassius, XXXVIII, 10, dans Ooteghem, Pompée le Grand, p.311.    <Back>

23 Ooteghem, Pompée le Grand, p.311.    <Back>

24 J. Carcopino, Histoire romaine, II, p.684.    <Back>

25 Cicéron, Ad Atticum, II, 4, dans Constans, Cicéron, pp. 181-182.    <Back>

26 Cicéron, Ad Atticum, II, 9.1, dans Constans, Cicéron, p. 231.    <Back>

27 Ward, Marcus Crassus, p.222.    <Back>

28 Cicéron, Ad Atticum, II, 18.2, dans Constans, Cicéron, pp. 245-246.    <Back>

29 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 313.    <Back>

30 Ward, Marcus Crassus, p.221.    <Back>

31 Ooteghem, Pompée le Grand, p.313.    <Back>

32 Cicéron, Ad Atticum, II, 24.2, dans Constans, Cicéron, p.259.    <Back>

33 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 328.    <Back>

34 Cicéron, Ad Atticum, II, 24.2, dans Constans, Cicéron, p.260.    <Back>

35 Cicéron, Ad Atticum, II, 24.3, dans Constans, Cicéron, p. 261.    <Back>

36 Ibid.    <Back>

37 Ward, Marcus Crassus, p. 237.    <Back>

38 Ibid.    <Back>

39 Cicéron, Ad Atticum, II, 19.3, dans Roman Politics, p. 54.    <Back>

40 Ward, Marcus Crassus, pp. 220-221.    <Back>

41 Cicéron, Ad Atticum, II, 7.3, dans Constans, Cicéron, p. 228.    <Back>

42 Cicéron, Ad Atticum, II, 21.3, dans Constans, Cicéron, p. 253.    <Back>

43 Ward, Marcus Crassus, pp. 235-236.    <Back>

44 Ward, Marcus Crassus, p. 222.    <Back>

45 Ooteghem, Pompée le Grand, p. 322.    <Back>

46 Gelzer, Caesar, p. 84.    <Back>

47 Gelzer, Caesar, p. 84.    <Back>

48 London association of classical teachers, Roman Politics, p. 50.    <Back>

49 Cicéron, Ad Atticum, II, 21.1, dans Constans, Cicéron, p. 252.    <Back>


 

Bibliographie

CICÉRON, Correspondance. Tome I. traduction de L.A. Constans, Paris, Société d'édition «Les belles lettres», 1950. 297 p.

GELZER, Matthias, Caesar. Politician and Statesman. Traduction de Peter Needham, Oxford, Basil Blackwell, 1968. 359 p.

GRIMAL, Nicolas et al. «César». Dictionnaire des biographies. 1. L'Antiquité. Paris, Armand Colin éditeur, 1992, p.43-46.

GRIMAL, Pierre, «César (C. Julius Caesar)». Dictionnaire des biographies. Paris, Presses Universitaires de France, 1958, p.289-291.

OOTEGHEM, Pompée le Grand. Bâtisseur d'empire. Bruxelles, Académie royale de Belgique, 1954. 666 p.

WARD, Allen Mason, Marcus Crassus and the Late Roman Republic. Columbia and London, University of Missouri Press, 1977. 323 p.

Roman Politics. Londres, London association of classical teachers, 1970. 107 p.

 

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